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C'était le temps des beaux décors, du théâtre
visuel, de la prépondérance du chef-d'uvre étranger
sur la simple prise de parole des écrivains d'ici, et, entre
auteurs d'abord, on a eu le goût de répondre à
ça, en essayant, par une sorte de pamphlet théâtral,
de nommer les neiges noires qui nous tombaient sur la tête.
Le mot d'ordre : tout est possible, essayons d'être nous-mêmes
et donc un peu rock 'n' roll si ça se peut. Les acteurs ont
pris le relais, Catherine Pinard et André y insufflant beaucoup
de musique, les acteurs beaucoup de leur génie et de leur
temps (quelles répétitions extraordinaires ça
a été) le public beaucoup de plaisir. Grâce
à la complicité de Jean-Denis Leduc et de Daniel Simard
du Théâtre de La Manufacture, nous avons joui à
La Licorne, de bien belles veillées, souvent jusqu'à
l'aube, à mêler théâtre et musique, avec
une fureur et une frénésie enivrantes. L'état
de grâce. Sept spectacles par semaine, dont deux le samedi
(nous étions jeunes), des reprises à volonté
(et à guichets fermés), une tournée de Québec
à Florence (via Amsterdam...), un film. Des spectateurs revenus
cinq, six, sept fois. Un chaos régénérateur
et bienfaisant. Un soir, en luttant sur scène avec Marc Béland,
Suzanne Lemoine se casse le nez sur le crâne de Dominic. Elle
hurle (durant la scène appelée le zoo), puis silence,
et elle joue sa tirade «Stand-up tragique». Élise
Guilbault qui est dans la salle n'en revient pas du grotesque tragique
qui se dégage du show. Fin de la scène, Suzanne sort
de scène, appelle 9-1-1. Les ambulanciers débarquent
(pas les Joyeux Troubadours, les vrais), Suzanne les prie de l'attendre,
qu'elle joue sa dernière scène puis qu'elle partira.
Les ambulanciers refusent et repartent... sans Suzanne, qui joue
sa scène finale avec une grandeur on-ne-peut-plus-inspirée.
Puis elle part pour l'hôpital, dans son costume de prostituée,
pour revenir à La Licorne vers cinq heures du matin, le nez
bandé, pour danser avec nous. Ah! Le théâtre!
Déchirante dernière à Sherbrooke. Tout le monde
pleure. C'est la fin du rêve. Après un an et demi de
représentations, on enterre le spectacle pour le faire renaître
six mois plus tard avec Estelle Esse, Didier Lucien et Jean Petitclerc
- du D'Auteuil à Québec durant le Festival, jusqu'à
la dernière du Spectrum aux Francofolies, en passant par
une centième représentation couronnée par une
mémorable apparition d'Elvis Gratton dans «Teddy Bear».
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